Feux Doubs !
L’amour est un ciel gris qui ne cesse de pleuvoir
Categories: LéoJG

Je suis arrivé à l’heure voulue
À l’heure prévue par moi pour arriver
Sans encombre je me suis porté
Seul jusqu’au seuil

Ce n’est pas tout à fait l’heure

C’est le temps de marcher
De saluer de dire des choses convenues
Et le temps de s’asseoir

Est-ce que j’ai pris le temps de pleurer ?

Je retrouve mon calme
Dans la salle d’avant les éclats
Je reconnais une multitude de visages
Et j’aime déjà les autres visages que la pénombre cache

Je demanderai mon nom
Parce que mon nom existe
Sur un objet d’un autre temps
Sur la première page d’un livre

Ce soir rien ne tangue
Nuit laisse visage seul
La poétesse dicte encore
Ses vingt pierres
C’est comme une projection d’autrefois
Qui se réalise sous mes yeux
Par les actes de plus puissantes que moi
J’écris de la poésie comme Bouraoui règle ses comptes avec sa thérapeute
Secret calme fleur bouche

Je me demande si l’on m’apprécie d’autant mieux
Que l’on ne me connaît pas
Je ne sais pas ce qui les dérange
Je ne veux plus me satisfaire de si mal parler
Que ma voix soit celle d’un conteur
Plus que d’un orateur
Alors tout ira peut-être mieux jusqu’à vous
Sans se perdre

La litanie a quelque chose de nordique
Si je vous aime j’écrirai en même temps que vous
Je regarde les courbes
Que font les gestes de la batteuse
Elle dessine des volutes
Sur fond de rais lumineux disparates évanescents
Le rythme s’installe
Quelque part au fond de moi

Le dialogue est rose
Et un bout de sommeil se dépose
Entre mes paupières

Plus tard je traverserai le pont
C’est le pont de travers
Au-dessus de l’eau noire
La nuit déjà revenue la ville échos lointains véhicules solitaires
Je reste à pied
Il me fallait toutes ces voix pour ouvrir enfin à nouveau ma porte

Je rencontre au bord de l’eau un souvenir glacé
Glacé le regard de l’homme qui passe sans me reconnaître
Au pied du bastion

Demain je franchirai à nouveau un à un les remparts
Car j’habite une ville de remparts
Une ville d’où l’on ne repart pas
Ce n’est plus possible
Les pierres me font saliver
Les routines des autres me font saliver
Je suis incapable de routine puisque tout me traverse
Je suis le fleuve qui se déverse dans vos bouches
Vous me recrachez à chaque minute dans vos insultes tues

Je n’aurai jamais les bons mots
Je prends congé

C’est simple maintenant je sais faire il suffit de dire
Bon, je vais y aller
Et se tourner vers la sortie
Et mettre son corps en mouvement
Et franchir la frontière de l’espace défini pour l’occasion
Et partir
C’est simple comme bonjour
Ou merci
C’est arrêter une conversation
Dire : j’en ai fini avec vous
Je veux cesser de vous écouter
Et cesser de vous répondre
Qui décide quand se clôt l’interaction
Qui a la télécommande
De quel droit décider seul
J’imagine une concertation
Toutes les parties en présence
Faire un vote
Acter les derniers mots
Le signal du départ
Finalement un câlin fera l’affaire

Je ne savais pas partir en ta présence
Ta présence appelait ma présence appelait les mots maladroits que je disais à défaut de dire ceux que l’on dit quand on a quelque chose à dire
J’attendais ton câlin
J’attendais des évènements des heures entières je dansais je riais je parlais tout cela parce que j’attendais
Le câlin de fin
Aujourd’hui j’apprends à partir avant de te désirer trop fort

Un jour je mourrai subitement
Et vous regretterez de n’avoir pas réglé vos comptes avec moi
De m’avoir dit toutes ces choses affreuses
De n’avoir pas entendu quand j’ai tenté de vous dire
Que j’avais besoin de vous

Vos projections attrapent mon corps et mon histoire comme un dépôt de plainte
Je vois bien qu’à travers moi il y a quelque chose chez vous qui se venge
Qui appelle le sang
Me détester c’est vous faire justice

Je sais maintenant que je vous aime

Je chercherai sûrement encore à expliquer ces choses de moi qui détonnent
J’aimerais que tu me comprennes
Je me sépare de vous à mon corps défendant
Mélodie difficile d’espoirs déçus et de tuerie d’enfants
Laisser la place aux gravats
Comme on laisse la place au rêve
Parce que tout existe

Quand la porte se referme
C’est moi qu’on assassine
On s’habitue au cœur d’épines
Dents rangés bras dehors
Ankylosés des façades décors
J’ai charrié mon lot d’accessoires
Il est trop tard pour les sourires factices

Ta présence seule suffit à évacuer le brouillard
Rends-moi aux ciels d’été
Qui pleuvent sur mon front
Par moissons rabattues
En vents violents parfaits
J’arrimerai aux plateformes des lampes de nouveaux boutons-pressoirs en souvenir d’antan
Lampe grise cellule grise cellules grises encensoirs
Apprenez-moi à tomber
Amortissez ma chute

Je veux pleurer toujours pour toutes les morts
J’ai des noms et des chiffres collés à ma rétine comme des empreintes de flashs comme des pointes de flèches comme le bruit assourdissant de l’avion qui décolle ou du train qui subitement ralentit comme la réalisation d’une erreur grave d’une culpabilité insoluble d’un acte raté gâché avorté absolument définitif dans son inachèvement dans son absence de commencement dans sa vanité c’est notre impuissance à empêcher vos morts

Nous sommes sacrément dérisoires
À pas resserrés nous avançons pour crier à l’embrasement du monde au renversement d’un gouvernement d’un État
Mais personne ne s’empare de torches et rien ne brûle
Le sol n’est pas prêt à tomber

J’essaie de ne plus répondre aux voix maladives
Quoi faire de cette intensité dans le cœur
Mon amour pour vous ma joie d’être ici l’amertume au creux de l’estomac pour tous ces mots qui ne passent pas
Je n’ai pas de remède rien ne cède
J’aimerais passer outre
J’aimerais passer

Je conserve sur les tableaux noircis des souvenirs de jours bleus
J’ai toujours douté de tout
Comme si enfant je savais que tout devait finir
L’amour est un ciel gris qui ne cesse de pleuvoir

Mars 2026

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