Feux Doubs !
Poèmes d'auteur·ices de Besac et alentours
C’est pas assez d’aller bien quand tout pète autour
Categories: Tripes Adviseuse
Je ne manque de rien 
quand je dors je ne me réveille pas
quand je dors et en sourdine
les croassements des voisines de la mare
quand je dors mes amies dorment tout autour et on rêve ensemble en cacophonie invisible et au matin
on se demande des nouvelles de nos nuits

quand cette amie qui prend les araignées dans ses mains quand je n'ose plus bouger
quand rire en parlant de trucs un peu grave
quand s'attarder sur des trucs qui collent aux tripes
quand bientôt la saison des framboises

quand descendre au marché au moment où le soleil
grimpe sur les hauteurs
je vais trouver ces plantes que l'on mange et qui nous disent
quelle est la saison
et quand la saison déjà, déjà n'est plus l'hiver, ni cette période étrange
où la terre d'ici semble dire qu'il faudrait se nourrir de pissenlits

quand je disserte avec des inconnu·es sur le goût des carottes
quand finir avec un thé fumant
à se raconter nos histoires
avec cette pote croisée par hasard

quand nos voix s’allient
quand chanter des trucs dans des langues que personne ne comprend
quand en boucle en boucle sur le même chant
depuis des semaines parce qu'il ne nous lâche pas
parce qu'il est beaucoup
beaucoup trop beau
je ne manque de rien

quand les pages que je tourne restent
bien accrochées
qu'elles acceptent d'être rangées entre les autres
pages, ni plus ni moins, de pas dépasser
de pas s'envoler foutre le zbeul à la moindre faiblesse

quand la psy trouve un nom à ce que je vis
quand trouver la ficelle à tirer
et qu'alors je tire je tire je tire et que c'est comme si le plafond s'écroulait
s'écroulait complètement et c'est dangereux
et je crois que je vais mourir mais ensuite
il n'y a plus de plafond et je vois le ciel
et quand je vois le ciel
je ne manque de rien

tant qu'il y a des pâtes et des oignons et de l'huile d'olive
je ne manque de rien
tant qu'il me reste tous ces livres à lire
tant que je peux me volatiliser quelques semaines par an quand les ailes repoussent
que je peux encore me prouver que je sais toujours partir
tout quitter, même pour de faux
même pour de rire
trouver d’autres lunettes
et oublier les choses à
ne pas oublier
alors je ne manque de rien

c'est juste que
je vois bien
tout ce qui merde tout autour
je vois bien que
se maintenir à flots dans
les puissances qui balaient
tout ce qui n'est pas à sa place
c’est comme avoir les doigts posés au coin d’une porte
et je vois bien autour ce qui fait crier dans la rue
ce qui fait tracer des mots pour ne pas exploser
ses poings dans le mur
ce qui fait vriller mes adelphes
quand à tout moment on se prend le mur en pleine face
et que tout le monde s'en fou de ce mur
on ne sait même plus
qui est de l'autre côté, combien sont-iels

et je vois bien ailleurs
comme ça balance des bombes comme ça enferme dès que la bouche s'ouvre
et je vois bien comment ils
transforment le ciel en complice de guerre
et comment l'histoire est en train de se faire brûler vive
dans les forteresses de mensonges

et je me demande demain
qui racontera
qui choisira les mots pour dire
alors je manque de mots et je manque de quoi soulever des montagnes
et je manque de quoi dire à mes ami·es que je suis désolée
de ne pas assez les aider et je manque de sang,
celui de celleux des siècles d'avant
qui ont su faire face
et je manque de colère pour parler encore et encore
de tout ce qu’il faut changer
je manque d’amour je manque de tripes
pour tenter tout ce qu’il faudrait tenter pour
sauver ce qu’il y a encore a sauver

C’est pas assez d’aller bien quand tout pète autour


Mai 2025

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